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Kaiden Luwan


- C'est ici que Son Excellence a ouvert la fenêtre pour jeter son verre de vin, n'est-ce pas ?

- C'est ça.

- Il a fait comment au juste ?... attendez une minute, je vais tenter de l'imiter... voilà, je prends le verre, je me tourne, j'ouvre la fenêtre, je jette le contenu du verre dans la rue, je recule, je pose le verre, je referme la fenêtre, je me retourne... c'est ça ?

- C'est ça.

- Mais il avait toujours le joyau en main à ce moment-là.

- Oui, oui, pour la centième fois oui.

Askar Omazahn avait du mal à cacher sa nervosité. On lui avait plus ou moins imposé ce jeune blanc-bec dont tous les membres des expéditions à la recherche des Déserts de Joyaux vantaient les qualités, et il s'impatientait. Cela faisait dix minutes que Kaiden Luwan posait et reposait les mêmes questions, arpentant la pièce de long en large. L'enquête n'avançait pas, et ce serait évidemment lui, Askar, qui en serait tenu responsable. Mais la suggestion d'emmener le jeune Kaiden sur les lieux du délit venait directement de l'Intendant personnel du Despote, et contre ça... il n'y avait rien à faire.

- Et ensuite, il passe le joyau à ses femmes ?

- Tout à fait.

- À sa troisième femme d'abord ?

- Oui.

- Puis la troisième femme, après s'être extasiée sur la beauté du joyau, veut le passer à la deuxième femme, mais la première s'interpose, en jouant de sa position privilégiée ?

- C'est ça.

- Vous ne trouvez pas ça un peu curieux, Amir Askar, que la première femme accepte sans broncher que son mari donne d'abord le joyau à la troisième femme, mais quand la deuxième veut le prendre, elle se met à protester vigoureusement ?

Omazahn haussa les épaules.

- Ça arrive. Il ne faut pas chercher à comprendre les caprices des femmes.

- Mais c'est quand la première femme a le joyau en main que l'accident se produit. Toutes les bougies sont soufflées, dans la surprise quelqu'un renverse un verre qui se casse, et le temps qu'on rallume les bougies, le joyau a disparu.

- Oui, c'est bien ça. Et bien sûr, aucun des présents à la réception ne dispose d'une quelconque magie : le Despote s'assure que ses joyaux ne courent aucun danger.

- Et pourtant, des accidents se produisent. Le Despote ferait bien de faire fouiller également toutes les personnes qui assistent à de telles réceptions !

- Mais, Amir Kaiden, les hôtes ont été fouillés, naturellement. J'ai moi-même supervisé les fouilles, à ma grande honte. Est-ce que vous vous rendez compte de ce que ça implique ? Est-ce que vous vous rendez compte de l'humiliation que nous avons dû faire subir à Son Excellence et à ses épouses, sans compter les autres invités, et des retombées diplomatiques et économiques de cet acte ? Nous n'avions pas le choix, évidemment, et si nous avions retrouvé le joyau, le voleur aurait été puni avec la plus grande sévérité, mais voilà, nous n'avons rien trouvé, et nous avons donc insulté en pure perte trois des plus grandes familles de Gemme !

- Oh, mais je ne parlais pas de cela. Je parlais de faire fouiller les hôtes avant la réception. Cela doit être diplomatiquement plus facile, non ? Une telle fouille peut avoir lieu pour de simples raisons de sécurité, elle n'implique pas forcément accusation de vol.

Omazahn en resta interdit. Qu'est-ce que c'était que cette absurdité ? Qu'il prenne son temps, passe encore, mais il ne s'agissait plus de temps, ici. C'est un cinglé qu'on lui avait collé sur les bras, oui !

- Une dernière question, Amir Askar. La seconde épouse de Son Excellence est une femme cultivée, alors que la troisième est ravissante et frivole, et plutôt sotte, n'est-ce pas ? Ou je me trompe ?

Les pensées d'Omazahn s'arrêtèrent net.

- Co... comment le savez-vous ?

- C'est bien cela ? Mais alors, dans ce cas, l'affaire est plutôt claire, non ? C'est très simple, en vérité, je m'étonne que vous n'ayez pas tout compris tout de suite.

Omazahn se mordit les lèvres pour ne pas répondre de façon insultante.

- Éclairez-moi, Amir Kaiden.

- Alors voilà. Puisque les hôtes ne sont pas fouillés avant les réceptions, Son Excellence arrive avec en poche une fausse pierre ressemblant fidèlement au vrai joyau. Quand il a la pierre précieuse en main, il opère la substitution : il jette l'original par la fenêtre avec le contenu de son verre, mais quand il se retourne, c'est l'imitation qu'il a en main. Il donne cette imitation à sa troisième épouse, qui ne voit pas la différence, mais qui s'extasie malgré tout sur la pierre. En revanche, la deuxième épouse, elle, s'apercevrait de la supercherie. Ce qui ne fait pas du tout l'affaire de la première épouse, complice de son mari : elle s'interpose et l'empêche d'examiner le soi-disant joyau. Puis, leur acolyte dans la rue, qui a récupéré la vraie pierre, et qui connaît le strict nécessaire en thaumaturgie, souffle les bougies à distance. À ce moment-là, la première femme de Son Excellence renverse un verre, et écrase la pierre en strass sous son talon. Les débris de strass se mêlent aux débris de verre, indétectables, et voilà votre joyau disparu, introuvable malgré toutes les fouilles subséquentes.

Omazahn ne dit rien. Kaiden sourit.

- Jeter son vin par la fenêtre, ça se fait quand on veut manifester son désaccord avec le choix du sommelier, n'est-ce pas ? Mais franchement, Amir Askar ! Un Larmes des Fées de vingt-huit ans d'âge ! Même quelqu'un d'aussi exigeant que Son Excellence ne peut pas ne pas aimer !


- Kaiden chéri, j'ai tant envie de toi...

Dans ces moments-là, Kaiden se déteste.

Il n'a qu'une seule envie, croire, croire à ce qu'on lui dit, fermer son esprit à tout le reste, et se jeter dans les bras de la belle courtisane, respirer son parfum coûteux et envoûtant, serrer enfin un corps de femme, et jouer, jouer à ces jeux qui se font la nuit, et que les autres pratiquent avec autant de facilité et de naturel. Son cœur bat à grands coups dans sa poitrine, sa respiration est courte et saccadée, et la frustration est insupportable. Cela fait des semaines qu'il essaie, pourtant.

Mais son esprit ne se ferme pas. Il perçoit. Il interprète. Et il ne se trompe pas. Jamais.

Kaiden voit les yeux de la courtisane, et il y lit l'indifférence.
Il écoute ses paroles, et il y entend le mensonge.
Il touche sa peau, et il y sent la froideur.
Il respire son parfum, et il croit y sentir l'odeur de tous les hommes qui l'ont précédé, aujourd'hui, et les jours précédents, tous ceux à qui la courtisane s'est offerte, pour qui elle a prononcé les mêmes mots, fait les mêmes gestes.

- Je t'en prie, essaie d'être un peu plus convaincante, dit-il les dents serrées et d'une voix hésitante, impressionné lui-même par l'énormité de sa requête.

Et de fait, elle est scandalisée, et malgré les louables - et talentueux - efforts qu'elle fait pour le cacher, Kaiden le voit. Mais que pourrait-elle dire ? Que les hommes les plus riches de Gemme, ceux qui possèdent toutes les femmes qu'ils veulent, ont toujours été satisfaits de ses services, et que personne ne s'est jamais plaint de son manque de conviction ou de talent d'actrice ? Un tel aveu contredirait quelque peu son numéro de désir exclusif.

Mais elle ne dit rien de tout cela. Elle lui jette un regard à la fois langoureux, sensuel et triste, en faisant une petite moue d'un charme exquis.

- Oh, Kaiden chéri... que se passe-t-il... tu ne veux pas de moi ?

Elle est parfaite, se dit Kaiden. Parfaite. Et si, oh que si, il veut d'elle. Il ne veut que ça. Il serre les lèvres, serre les poings, ferme les yeux.

- Si, souffle-t-il.

- Alors, viens...

Une vraie professionnelle, décidément, une actrice hors du commun, et très probablement une experte, également, qui pourrait l'initier comme jamais ses frères n'ont osé rêver être initiés...
Ses frères. Il se met à ricaner en pensant à eux. Ses frères, qui l'avaient toujours méprisé, toujours brimé, toujours ignoré, aujourd'hui, tueraient pour être à sa place. Beaucoup de gens tueraient pour se payer la courtisane la plus célèbre de Gemme, et elle lui a été offerte sur un plateau par l'intendant du Despote en personne. Et lui, Kaiden, se paie le luxe de la refuser. Il se met à rire franchement, d'un rire sans joie.

Ses frères sont des hommes, eux. Cela fait des années qu'ils ont eu l'occasion de trousser les filles de la tribu. Ils savent leur parler, ils savent leur dire ce qu'il faut, ils sont musclés, ils accomplissent des prouesses physiques, ils savent se faire aimer, ils savent se faire désirer. Ils n'ont peut-être pas accès aux courtisanes exceptionnelles des puissants de la ville, mais les filles qui se donnent à eux le font parce qu'elles le veulent, parce qu'elles en ont envie, parce qu'elles ont envie d'eux ou parce qu'elles les aiment...

Il ouvre les yeux.

- Je ne veux pas t'imposer ma présence ou mon contact si tu ne les souhaites pas. Si on t'interroge, dis que tu as fait ton travail. N'aie crainte, je dirai la même chose. Je suis parfaitement satisfait de tes services, tu n'as rien à te reprocher.

La courtisane est stupéfaite. Elle regarde, bouche bée, le jeune homme ajuster sa tunique et reboucler sa ceinture, lui adresser un bref signe de tête et partir sans plus un mot.

* *
*

Monsieur Cherqa, épicerie fine, vins fins, drogues diverses.
Dont certaines ne se vendent que sous le manteau. Oh, la tolérance est grande, certes, mais il est certains produits dont la consommation reste mal vue dans certains milieux.
Monsieur Cherqa s'apprête doucement à fermer boutique quand l'homme masqué entre.

- Monsieur Masque ! Que puis-je faire pour vous ?

- Le sable du désert s'écoule moins vite que le sable du temps.

- Ah, les dieux du désert sont cléments.

- Mais peut-on seulement ralentir le sable du temps ?

Monsieur Cherqa sourit.

- On peut, Monsieur Masque, on peut. J'ai ce qu'il vous faut. Une dose, comme ces dernières semaines ?

- Non, Monsieur Cherqa. Aujourd'hui je viens pour l'achat en gros. J'en prendrai douze douzaines, s'il vous plaît.

L'épicier pâlit.

- Douze douzaines... c'est...

- Je connais les risques. Je n'ai évidemment pas l'intention de revendre, c'est pour ma consommation personnelle. Et je paie comptant, ajoute l'homme en sortant de son manteau une bourse de taille conséquente.

Monsieur Cherqa, impressionné, compte les pièces une par une. Il y a juste la somme requise.

- Fort bien, Monsieur Masque... je vais vous chercher ce que vous souhaitez. Si la police apprend ça...

- Alors je serai bien plus embêté que vous, croyez-moi.

Monsieur Cherqa hoche la tête. Une longue expérience lui a appris à reconnaître un bon client d'un imposteur ou d'un indic ; et l'homme masqué appartient sans aucun doute possible à la première catégorie.

* *
*

Dans sa luxueuse chambre au Palais, Kaiden Luwan congédie ses serviteurs : comme d'habitude en fin de semaine, ne déranger son sommeil sous aucun prétexte. Puis il ferme méthodiquement toutes les portes à clé, en laissant les clés dans les serrures pour qu'on ne puisse pas ouvrir de l'extérieur.

Il est complètement seul à présent. C'est un privilège, et en même temps c'est tellement oppressant. Ce qui va suivre, il ne peut le partager avec personne. Personne au monde. Il éteint toutes les lumières, sauf une petite bougie.

Il ouvre sa sacoche, prend un petit flacon parmi une foule de petits flacons semblables, et referme sa sacoche en activant le piège à poison. Puis il se déshabille complètement et s'enroule une longue serviette autour de la taille : ainsi, demain, les draps ne le trahiront pas.

Tant de méthode, tant d'organisation. Autant pour combattre le crime que pour se plonger dans les vices illégaux. Il tremble un peu en examinant le flacon. Pourquoi ne peut-il être normal ? Pourquoi, en face d'une fille, ne peut-il être suave, poète, léger ? Pourquoi doit-il être aussi emprunté, aussi effrayé, aussi cassant... pourquoi ne peut-il être aimé ?
Et pourquoi est-il incapable de se débarrasser de sa virginité auprès d'une des plus belles femmes de la ville, alors que son corps le réclame tant ?

Le flacon est plein d'une substance verdâtre et gélatineuse, qui luit faiblement d'un éclat doré. Le Rêve des Dieux. Il s'en passerait bien. Il se contenterait volontiers de la réalité d'un humain normal. Un autre que lui. Mais des gens tueraient pour avoir cette substance. Et pas seulement ses frères. Rectification, des gens tuent pour avoir cette substance. Le trafic de Rêve des Dieux est l'un des plus fructueux, et des plus sanglants, qui soient. Et Kaiden comprend pourquoi. Il dévisse le flacon.

Le Rêve des Dieux est la seule chose au monde qui trompe ses sens, qui endort son cerveau, qui lui fait croire, oh, honnêtement croire, à ce qui n'est pas. Il a essayé toutes les drogues possibles, légales et illégales, s'il existe une drogue dans la ville de Gemme, alors Kaiden l'a expérimentée. Il a toujours été déçu. Sauf par le Rêve des Dieux. Il plonge son doigt dans le flacon et le ressort plein de la substance luisante. Oh, l'illusion ! Oh, la réalité, tangible, sensible, consistante, de ses rêves, qui ne s'évaporent pas quand il les approche, quand il les saisit ! Le bonheur, le vrai bonheur, pendant une petite éternité, et il n'y a qu'au réveil que les impressions, les sensations, les sentiments, le fuient, et que le rêve s'évanouit. Il lèche son doigt et le replonge dans le flacon.

Ses rêves sont mieux que la courtisane. L'amertume étreint son cœur encore plus étroitement ; il serre les dents. Il aimerait pleurer, mais il ne peut pas, les larmes ne sortent pas. Mes rêves sont mieux que tout le reste aussi, se dit-il. J'étais le canard boiteux d'une tribu du désert, j'avais une vie de merde. J'ai eu une chance incroyable, et je suis aujourd'hui l'un des hommes les plus riches et les plus puissants de la ville. Et j'ai toujours une vie de merde. Plus ou moins. Non, c'est pas vrai. J'ai la possibilité d'étudier des trucs intéressants, ça compte. Et puis je peux me payer cette drogue. Il lèche à nouveau son doigt.

Ce soir je vous emmerde. Je vous emmerde tous. Je voulais faire du bien à quelqu'un... oh mais oui, je le fais, je fais baisser la criminalité, c'est important, mais... je voulais faire du bien à quelqu'un de façon personnelle, combler quelqu'un, son cœur, son corps... eh bien je vous emmerde, ce soir je ferai du bien à moi, et je n'ai besoin de personne.

Il finit le flacon. Qu'importe l'amertume de maintenant, car dans quelques minutes la drogue l'emportera vers le bonheur. Dans ses rêves, il vole, il plane, il visite des endroits extraordinaires. De vertes prairies où l'eau est abondante et tombe du ciel, et où le vent souffle des parfums et non du sable. Des manoirs splendides d'or et d'orichalque, où la lumière se reflète à l'infini. Des cavernes secrètes dans les flancs des montagnes, où des machineries des temps anciens dorment encore, en attente d'être découvertes, étudiées et comprises. Des bibliothèques aux richesses insoupçonnées, où toute la Connaissance du monde se révèle à lui. Et à ses côtés, toujours, une délicieuse créature, parfois humaine, parfois déesse, parfois semi-animale, parfois plus étrange encore, et qu'il aime, quelle qu'elle soit, oh comme il éprouve ce sentiment avec une intensité véritable, et qui l'aime également, et dans ses yeux il ne lit pas de mensonge, et dans ses paroles il n'entend pas d'hypocrisie, et elle est à lui, toute à lui, et il est à elle, rien qu'à elle, et ensemble ils naviguent sur les océans, ils affrontent et mettent en fuite des hordes de monstres maléfiques, ils font fonctionner des artefacts magiques qui illuminent le ciel d'or et de pourpre, ils font l'amour sur des tapis de mousse et de fougères, dans des draps plus fins encore que la soie de Gemme, dans des palais étincelants, dans des tours de marbre au sommet des villes, et ils renversent des tyrans, et ils couronnent des rois, et ils changent la face du monde - mais en général, quand ils en sont à changer la face du monde, la dose est finie et Kaiden se réveille.

C'est déjà pas mal, tout ça, songe-t-il. Il rit doucement, de bon cœur - la drogue commence probablement déjà à faire effet ; alors il se couche, souffle la bougie, et attend paisiblement. C'est déjà pas mal du tout. Personne ne vit dans la réalité la moitié de ce que j'accomplis dans mes rêves. Personne, jamais.


(fragment inachevé)

- Est-il bien nécessaire que je vous accompagne à cette heure avancée de la nuit, Amir Askar ? demande Kaiden en étouffant un bâillement.

- Tout à fait indispensable, Amir Kaiden. Il y a eu une grave atteinte à l'honneur national et il est de mon devoir d'autoriser son effacement le plus rapidement possible. Mais avant, il serait bon que vous l'examiniez afin que nous puissions remonter jusqu'au coupable.

- Examiner une atteinte à l'honneur national ?...

Askar Omazahn emmène Kaiden sur le côté droit du palais, qui se trouve encadré par deux membres de la Garde Personnelle du Despote. Kaiden se mord la lèvre. La Garde Personnelle ? c'est que l'affaire est fort grave, en effet. Il se réjouit d'être accompagné du Chef de la Police d'Investigation Despotique : malgré son titre ronflant de Conseiller Général de la Police et des Affaires Liées aux Gemmes, qui décrit à peu près correctement ses activités, et la quantité de services non officiels qu'il a rendus à d'éminents membres du Palais et qui lui donne accès à de nombreux passe-droits, il n'y aurait absolument aucune chance pour qu'il accède seul à un endroit encadré par la Garde Personnelle de Rankar VII.

- C'est ici.

Omazahn éclaire de sa torche le mur du palais, révélant une grande inscription à la peinture rouge :

Le despote cé de la crotte
Le despote au chiotte

Kaiden hausse les sourcils, écarquille les yeux et esquisse un sourire.

- Alors ? demande Omazahn.

- Hé bien... ce n'est pas mal du tout. Un peu faible, naïf, et tout à fait calomnieux, évidemment, mais ce n'est pas si mal trouvé. Et puis il fallait du courage et de l'habileté pour venir jusqu'ici même la nuit et peindre tout cela sans se faire repér...

- Du courage ? De l'habileté ? Pas mal trouvé ? Pas mal trouvé ? Dois-je vous rappeler pour qui vous travaillez, Amir Kaiden ? Je ne vous demande pas votre avis sur les qualités poétiques de cette inscription, je vous demande d'en extraire des indices.

Kaiden déglutit.

- Bien entendu, Amir Askar. Mais j'ai déjà commencé. Comme je le disais, les coupables sont habiles dans l'art de la dissimulation et...

- Les coupables ? Comment savez-vous qu'ils sont plusieurs ?

- Une personne seule ne peut pas accéder à cette partie du palais, c'est impossible comme vous le savez. Deux, en revanche, c'est...

- Vous voulez dire que deux personnes peuvent entrer ici malgré les grilles et la patrouille régulière autour du palais ?

- Cessez de m'interrompre, s'il vous plaît, Amir Askar, je ne peux pas me concentrer si vous m'interrompez tout le temps. Je comprends qu'il s'agit d'un crime odieux et que vous êtes pressé de vous lancer à la poursuite des malfaiteurs, mais si vous voulez que je vous aide dans votre travail, laissez-moi faire le mien dans de bonnes conditions.

Omazahn bout d'impatience mais cède à la requête : il ne répond pas.

- Pour ce qui est de l'accès clandestin au palais, j'ai envoyé un mémo à la garde il y a déjà quatre mois, expliquant en détail où était la faille de sécurité. Maintenant, s'ils n'en ont pas tenu compte, je n'y peux rien. Je suis même surpris que ça ne soit que maintenant que des gens y aient pensé. Demandez à la garde, ils ont tout le dossier. Bref, enchaîne Kaiden en s'approchant du mur : peinture rouge... pigment fait à partir de sable volcanique, ultra-courant, rien à tirer de là. L'écriture... lettres stylisées classiques, caractères normalisés, pas de personnalité, impossible d'identifier les coupables. En revanche... attendez un moment... éclairez-moi un peu plus, s'il vous plaît... oui, c'est bien cela. Vous voyez ces traces là, à l'extrémité des lettres ? Typique, pinceau en poil de rat des sables. Caractéristique des artisans du quartier sud-ouest. Et tout à fait neuf, les poils se perçoivent encore individuellement. Je dirais qu'il a été acheté spécifiquement pour ce méfait.

- Et il n'y a pas tant que ça d'échoppes qui fournissent ce genre de pinceaux, complète Omazahn. Je vais en faire la liste et on y va.

- Comment ça, on y va ?

- Mais oui. Vous menez l'enquête avec moi. Il faut toujours faire les choses soi-même si on veut être sûr qu'elles soient faites rapidement, sourit Omazahn en un habile mélange de flatterie et d'autocongratulation.

* *
*

- Police, au nom du Despote, ouvrez sans résistance !

- Oui, oui, un instant, je dormais, mais je viens vous ouvrir, je ne résiste pas ! crie une voix apeurée de l'intérieur.

- C'est le troisième marchand sur quatre, dit Omazahn. J'espère que votre théorie est juste.

Kaiden hausse les épaules. Ce n'est pas comme s'ils avaient autre chose pour travailler. Il s'apprête à exprimer sa pensée mais la porte s'ouvre, révélant un petit homme barbu en bonnet de nuit.

- Bonsoir, citoyen, déclare Omazahn. Enquête policière. N'ayez crainte, vous n'êtes pas suspecté. Nous voulons juste avoir la liste des gens à qui vous avez vendu un pinceau en poil de rat des sables dans les deux derniers jours.

- Oh. Euh. J'ai ça en magasin, oui, mais il faut que j'aille la chercher. Le magasin c'est la porte à côté, je vais vous ouvrir tout de suite.

Il referme la porte. Les deux hommes se regardent.

- Est-ce la saison des bonnets de nuit, Amir Askar ?

- Assurément pas, Amir Kaiden.

- Ce qui en soi pourrait ne rien signifier de plus qu'un peu d'excentricité. En revanche, si on ajoute à cela que le monsieur garde toujours la main droite dans sa poche et la main gauche derrière la porte...

- ... il y a des chances qu'il cache sur lui un bon arsenal.

Quand la porte du magasin s'ouvre, le petit homme barbu a à peine le temps de lever ses crache-feu que l'épée d'Askar Omazahn se retrouve pointée sur sa gorge.

- Tu meurs de toute façon, racaille, mais c'est à toi de choisir comment. Tu lâches ton armes et tu parles, et tu meurs vite et sans douleur ; tu décides de jouer les héros, et tu meurs très lentement, et en plusieurs fois.

(Les deux hommes apprennent du marchand le nom de l'acheteur)
(Omazahn exécute le marchand)
(Les deux hommes partent à l'adresse indiquée)

* *
*

Dès que Kaiden voit la maison, il comprend que quelque chose ne va pas. La maison est sale, défoncée, peu entretenue. La porte ne ferme pas à clé. Kaiden veut arrêter Omazahn, lui dire de faire demi-tour, mais l'officier est déjà entré.

Les preuves sont accablantes. Dans un coin de la pièce se trouve un pot de peinture rouge en train de sécher ; dans le pot, un pinceau en poils de rat des sables. À côté du pot, des cartons sur lesquels on a peint des caractères d'imprimerie, visiblement pour s'entraîner.

(Kaiden a envie de partir, car il a compris qu'il n'y a aucun adulte dans la maison)
(Deux enfants se montrent et disent que leur père est absent, arrêté par la Garde une semaine auparavant)
(Ce sont ces enfants qui ont peint l'inscription, et ils paniquent et ne pensent même pas à nier)
(La sentence pour diffamation du Despote est 100 coups de fouet, quel que soit le coupable, applicable de suite. Kaiden le sait, et comprend à quoi l'a mené son talent d'investigateur.)
(Le mieux que puisse faire Omazahn, en jouant un peu sur les mots, c'est d'appliquer 50 coups de fouet à chacun, et non 100. Kaiden ne dit rien.)

* *
*

Kaiden s'est appuyé au mur, et il se tient très raide, livide, les yeux fermés, essayant de réprimer le tremblement de tous ses membres. Il aurait voulu fermer ses oreilles, aussi, mais ce n'est pas possible, et malgré lui, il a entendu les hurlements stridents, puis les pleurs, puis les gémissements plaintifs, puis les gargouillis, puis le silence, l'horrible silence.

Les coups de fouet se sont arrêtés, et il n'y a plus aucun bruit.

- Hé, Kaiden.

Kaiden tressaille en entendant prononcer son nom et doit faire appel à toutes ses ressources pour ne pas se mettre à crier comme un dément. Il ouvre les yeux en essayant de ne pas regarder dans la direction du supplice ; mais Askar Omazahn, l'air sombre et mal à l'aise, se tient devant lui.

- ...

- Faut pas croire que j'aime faire ça, tu sais. C'est un sale boulot.

- ...

- Mais c'est le boulot. La Loi et l'Ordre sont à ce prix, malheureusement. On s'y fait. Tu vas t'endurcir, gamin, ne t'en fais pas.

À ces mots, Kaiden ouvre les yeux, et fixe Askar d'un regard froid, et sa voix est ferme et déterminée.

- Oui, Amir Askar. Je comprends très bien. Je vais m'endurcir, aucun problème. Comptez sur moi.

* *
*

Kaiden est une statue de marbre jusqu'à se retrouver seul dans sa chambre. Mécaniquement, il s'assure de n'être pas dérangé ; mécaniquement, il prend un flacon de Rêve des Dieux de sa sacoche et se prépare à se coucher. Alors seulement, il s'arrête, et regarde autour de lui. Il regarde les draps de soie, les tentures cousues d'or, les meubles en bois de luxe, les tapis en peaux de bêtes du Chaos. Il se met à trembler.

Et enfin, il pleure. Il est secoué de sanglots qu'il étouffe pour ne pas faire de bruit ; les larmes jaillissent de ses yeux comme d'une fontaine, incontrôlables, inendiguables, et les tremblements de son corps grandissent et grandissent encore. Il se recroqueville dans un coin de la pièce, hurlant silencieusement sa révolte, se maudissant de sa propre lâcheté et de sa propre couardise, serrant fébrilement le Rêve des Dieux dans ses mains, mais sans déboucher le flacon, et pleurant, pleurant encore, et les mots lui viennent naturellement, cette fois-ci, sans qu'il ait besoin d'y penser ou de les préparer, et c'est d'une petite voix chevrotante et timide, terrifié à l'idée d'être entendu, qu'il prononce des paroles qui viennent directement de son cœur, des paroles sincères, et qu'il répète comme une litanie :

- Le despote, c'est de la crotte, le despote aux chiottes...