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Le Facilitateur

C'était un jeune homme châtain, de taille moyenne, assez fluet, visiblement maladroit et plutôt nerveux. Il pianotait sur son ordinateur portable en lançant des coups d'œil à droite et à gauche. Il avait posé ses béquilles contre le dossier de la chaise voisine et elles menaçaient de se casser la figure à chacun de ses mouvements, ce qui le contrariait et l'agitait encore un peu plus. Il portait un costume-cravate un petit peu trop grand pour lui ; il avait tout l'air d'un jeune cadre commercial fraîchement émoulu de son école.

Il me plut tout de suite.

Il en était à ce stade intermédiaire des garçons intelligents et timides, quand ils se sont finalement rendus compte, malgré les pressions et les oppositions de leur entourage, qu'ils sont peut-être bons à quelque chose, qu'ils ont peut-être des capacités, et qu'ils commencent à se défendre un peu, à avoir moins peur de prendre des initiatives, à avoir un peu plus confiance en leurs propres décisions ; mais qu'ils en sont encore aux balbutiements inexpérimentés de cette nouvelle facette d'eux-mêmes, qu'ils n'ont pas encore l'arrogance orgueilleuse de l'homme affirmé, cet excès de confiance qui s'enfle démesurément pour combler tout ce qu'ils n'ont pas eu, et qui souvent hélas les rend aveugles à la vérité et sourds aux autres, et transforme en salauds les meilleurs des jeunes premiers.

Il avait clairement l'intention de m'adresser la parole et n'attendait qu'un prétexte pour le faire. Il regardait dans ma direction ; je regardais droit devant moi, me demandant si je devais commander un autre café. Finalement, c'est ce que je fis, me disant que la serveuse allait probablement en renverser la moitié à un moment inopportun, mais bon. Machinalement, je passai la main dans mes cheveux, ramenant une mèche derrière mon oreille ; cela provoqua chez lui une autre crise de nervosité, et il donna un coup de coude dans la chaise voisine. Ce qui devait arriver arriva : les béquilles glissèrent et s'abattirent sur le sol dans un tintamarre inhabituel et désagréable. Tout le monde sursauta ; une femme à une table voisine se pencha pour ramasser les béquilles et les remettre en place dans une position plus stable. "Merci", dit-il avec un sourire gêné. Il s'appelait Raphaël et se haïssait de ne pas avoir conservé son fauteuil roulant deux semaines de plus, c'est complètement impraticable de se trimbaler avec à la fois des béquilles et un ordinateur portable, et maintenant comment allait-il faire pour engager la conversation avec moi sans que ce soit complètement artificiel ? Je décidai de lui épargner les affres de la page blanche, et me tournai vers lui avec une moue narquoise.

- C'est malin de venir dans un café avec des béquilles et un portable, pourquoi n'avez-vous pas conservé votre fauteuil roulant ?

- Je... je... ah, oui, évidemment, j'aurais dû m'en douter, Aube, vous vous moquez de moi, mais ah, ce n'est pas ça, vous savez, ce n'est pas ça que vous êtes destinée à faire, si je vous demande "quel est votre rôle, vous, qu'est-ce que vous faites ?", vous ne pouvez pas répondre "Je me moque des gens", non, non, ça ne le fait pas du tout.

Surprise, je le regardai avec curiosité.

- Ce que je suis destinée à faire ? Mon rôle ? De quoi parlez-vous ?

Il eut l'air contrarié, fit un geste d'impatience, puis sourit d'un air embarrassé.

- Oui, bien sûr, excusez-moi, j'aurais dû... j'aurais dû commencer par le début, me présenter, même à vous. Je vais tout vous raconter.

Il jeta un coup d'œil autour de lui, puis se pencha vers moi en baissant la voix. Je me penchai vers lui. Nous avions tout l'air d'une mini-conspiration pour dominer le monde ; il ne manquait plus que Pierre-Georges et Fanzy, me disais-je, et nous serions au grand complet.

- Je suis un facilitateur.

- Hein ?

- Un facili.... Aaaaah !

- Ohhh... pardon monsieur, je suis absolument désolée !

La serveuse regardait Raphaël d'un air affolé, et tentait tant bien que mal d'éponger son costume, sur lequel elle avait renversé mon café après avoir trébuché. Je lui dis que je me passerais finalement du café et elle repartit, rouge de honte. Raphaël fulminait, et je lui tapotai doucement la main. Il finit par se calmer.

- Vous êtes un facilitateur. Qu'est-ce que ça signifie ?

- Oui. Eh bien, disons, je ne sais pas faire grand-chose par moi-même, je n'ai rien de particulier, mais je sais qui sont les gens importants, je sais avec qui ils peuvent s'entendre, avec qui ils peuvent travailler, et je les mets en contact. Je facilite les choses. Et, euh, parfois, je les aide à maîtriser ce qu'ils savent faire.

- Hum. Je ne suis pas sûre de bien vous suivre.

- Ah. Euh. Un exemple alors. Disons, vous, je vais vous présenter à un certain Pierre-Georges, et à un certain Fanzy, et à nous quatre, enfin vous trois, il y aura des choses à faire. Des torts à redresser. De la justice à rétablir. Tout ça. Pierre-Georges, vous voyez, il a une force physique très impressionnante, et Fanzy, quand il veut pas qu'on le remarque, on le remarque pas, et quand il veut qu'on le remarque, on le remarque. Et moi je suis au courant de pas mal de trucs louches qui se trament et que c'est vous qui pouvez régler. Y'en a pour lesquels vous pourrez rien faire, et là je m'adresse à d'autres groupes, mais y'en a, c'est vous trois qui allez cartonner.

Je me mis à rire franchement.

- On dirait que vous me prenez pour une superhéroïne.

Il soupira.

- C'est le problème avec certains, ils se rendent pas compte. Vous ça vous a pas choquée que je vous appelle Aube, parce que dans votre monde c'est normal de connaître le prénom des gens avant qu'ils vous le disent, mais je vous assure que personne d'autre sait faire ça. Moi j'avais votre nom dans mes fichiers, c'est tout. Mais vous êtes capable de deviner des trucs qui normalement sont impossibles.

J'ai un peu honte de l'avouer aujourd'hui, mais sur le moment, je ne le croyais pas. S'il y a une chose que je ne pressentais pas du tout, c'était le fantastique avenir qui allait s'ouvrir à moi, et la renommée que nous allions, tous les trois, comme d'autres groupes de personnes, acquérir, grâce à Raphaël.